Véritable phénomène au box-office cet été, Yannick de Quentin Dupieux cristallise une violence sociale à vase clos par un dispositif de comédie qui peut se résumer par des tortillements.


Yannick commence sur des plans de Blanche Gardin, Pio Marmaï et Sébastien Chassage en train de jouer des comédiens jouant eux-mêmes du théâtre de boulevard bon marché, et aussi sur un public en train d’assister à cette pièce. Au milieu de cette exposition, quelques plans sur Raphaël Quenard, aka Yannick, dont un qui par ce qu’il montre m’est clairement apparu, après moultes réflexions, comme celui qui polarise toutes les intentions de Dupieux : celui qui filme Yannick, de face, en train de se tortiller sur son siège (dents serrés, corps dans l’inconfort, fatigue apparente). Avant qu’il ne se tortille, Yannick est cadré deux fois par la caméra du réalisateur (et aussi chef opérateur) : il est parfois le seul à être sujet du cadre, et du coup à se sentir seul dans la salle de spectacle. Quand la composition du cadre change vis-à-vis d’un sujet spécifique au milieu d’une mise en scène, on peut parler d’altérité, c’est-à-dire ce qui apparaît comme autre dans un contexte bien identifié. Par contre, et c’est là où pour moi tout devient évident, le plan qui montre le tortillement de Yannick relève de l’anomalie.
L’anomalie chez Dupieux est une lubie qui depuis longtemps guide ses films : la chirurgie esthétique dans Steak et Incroyable mais vrai, le Nonfilm ou le non-interrogatoire de Au Poste !, le pneu qui tue dans Rubber, les débiles de Mandibules… Ici, le tortillement est peut-être le seul effet du film du fait qu’il s’isole, tout à coup, de toutes les images qui apparaissent avant et après lui : un théâtre, des acteurs, un public, un spectateur précis et différent ; et là, un tortillement. Si le geste de Dupieux est surtout vu à travers la démarche de son personnage de « se lever et de rester » avant de prendre en otage toute la salle pour parfaire une version personnelle de ce qui peut « donner du baume au cœur », pour moi tout commence par ces différents plans sur Yannick et, surtout, sur son tortillement : anomalie qui va provoquer l’élément perturbateur du film.
Yannick se tortille dans l’écriture parce qu’il est prévu qu’il soit cadré différemment du reste des specateur.rice.s du spectacle : par effet d’ajout, l’altérité devient une anomalie. Mais Yannick, dans la fiction, se tortille parce que cette pièce censée lui donner du « plaisir » lui fait « l’effet inverse ». Le tortillement est le premier signal d’une douleur profonde, comme en témoignent les traits de sa peau qui se forment pendant qu’il s’étire la mâchoire en serrant les dents. Il l’explicitera lui-même : « Vous voulez me torturer ou quoi ? ». Un plan révélateur de ce qui aussi constitue le personnage dans son émotion profonde : il ne ressent que douleur, ou sinon que de l’ennui, au fur et à mesure qu’il assiste à cette pièce. Un autre plan présenté comme un miroir inversé du tortillement – et donc tout aussi autre – arrive à la toute fin du film, montrant Yannick ému aux larmes alors que les comédiens jouent la pièce qu’il a écrite pendant la prise d’otage. La douleur s’est transformée en bonheur, la parenthèse pénible d’un anti-spectacle se métamorphose en véritable moment suspendu (utilisation d’une mélodie extradiégétique au piano, arrivée du climax). La douleur ouvre le film, le bonheur le renferme : fin du tortillement. Mais l’absence de tortillement n’est pas forcément de bon augure.
Quand le tortillement présente quelque chose de tordu et d’irréguliers dans un ordre matériel, et désigne un inconfort dans un registre plus physique – « se tortiller de douleur » -, son absence dans le film fait apparaître sa parfaite opposition. Un anti-tortillement incarné par l’intervention de la B.R.I à la fin du film : clinique, rigide, dotée d’aucune parole mais de signes plus incompréhensibles les uns que les autres – dans les couloirs du théâtre, donc en dehors de toute l’entreprise filmée auparavant.
Qu’est-ce que tout cela pourrait alors raconter ? Que nous nous tortillons parce que nous avons mal, comme Yannick sur son siège ? Probablement. Que parce que le tortillement répond à un désir d’irrégularité, il suffit d’y répondre par un mouvement contraire et qui n’a d’égal que l’époque dans laquelle ce dernier s’inscrit, c’est-à-dire maussade et frigide ? Certainement. La finalité de la B.R.I répond au tortillement du début, ou sinon à Yannick qui tortille son bras dans tous les sens alors qu’il a un flingue au bout de celui-ci – j’ai parfois pensé qu’il s’agissait d’un faux, mais c’est un acteur véreux (dépourvu d’ailleurs de tout talent et donc de quelconque forme dans son jeu) qui montrera qu’il s’agit d’un vrai, en tirant au plafond (mais je dois confesser qu’il y a discussion sur ce moment). Yannick laisse la place à la forme et ses mouvements quand ce qui l’entoure ne se presse que pour un désir d’exclusivité : bien jouer pour les acteurs, bien regarder pour les spectateurs. Mise à part la prestation phénoménale de Raphaël Quenard, et ne serait-ce que pour le voir, je retiendrai le film Yannick parce qu’il m’a d’abord attiré par un tortillement : et qu’il m’a tortillé de rire comme il m’a tortillé de douleur, quand j’ai compris que ça pouvait coûter la vie.
Yannick ne se tortillerait-il pas finalement parce que la B.R.I arrive au moindre… tortillement ?


Laisser un commentaire