• focus
  • CRITIQUES
  • BILANS ANNUELs
  • bonus
remarcam
remarcam

SANS RETOUR

Le 19 mai dernier, j’ai visité le musée national d’Auschwitz-Birkenau. Un lieu, une représentation que j’ai toujours voulu voir et entendre.

Relancée par la sortie en janvier dernier de The Zone of Interest de Jonathan Glazer, ma passion pour la Shoah et notamment sa représentation dans les images et les sons dans différentes oeuvres filmées ou écrites ne s’est jamais réellement traduite par une confrontation, en tout cas avec un lieu de mémoire ou au contact d’un espace, un sol. Le musée d’Auschwitz-Birkenau constituait ainsi une forme de prolongement des représentations qui sont venues à moi, jusqu’à en être une par l’obsession que j’ai ressentie depuis plusieurs années : pour ainsi dire, je devais aller à Auschwitz. Mais je dois dire que depuis mon visionnage du film de Jonathan Glazer – et notamment sa scène finale – conjugué à celui du documentaire Austerlitz de Sergei Loznitsa, ma vision du musée a bougé voire tremblé parce qu’elle visait désormais moi, ma légitimité à me tenir debout, silencieux, en train de visiter un endroit où des millions de personnes ont péri pendant plusieurs années au coeur d’une machine de mise à mort et de captivité. A l’approche du déplacement donc ne véhiculaient pas seulement en moi des tonnes d’images et de sons ou une grande quantité d’informations récoltées par le passé, mais aussi une responsabilité vis-à-vis d’une tout autre représentation, au titre d’un certain aspect muséal bien sûr, mais profondément intériorisée, jusqu’à l’apnée.

C’est comme une plongée en même temps indicible et sourde, dont la prise de conscience vient bien après la visite, y compris pendant que j’écris ces lignes. Indicible, parce qu’il est presque impossible de décrire précisément la quantité d’éléments observés, telle une addition sans fin de plusieurs souvenirs orphelins, dans les vitrines, les couloirs, les allées. Comme aveuglé par la réalisation, difficile, de ce que cela représentait. La rampe sur laquelle les assassiné.es marchaient après l’arrivée des convois à Birkenau, et qui les menait directement vers la mort, est l’exemple précis de ce que j’essaie de décrire : ce n’est tout simplement pas croyable. Une fois passé le portail en dessous duquel les trains arrivaient, une longue marche nous attend, et pas un son ne sort, si ce n’est celui des oiseaux qui chantent et du vent qui souffle. L’expérience reste totalement sourde. Outre la compression que cela m’a procurée, je pense avoir été traumatisé par la traversée de cette rampe, même si, au bout, se trouve le mémorial où figurent les différents hommages et avertissements, gravés et sculptés. La question, inévitable mais qu’il faut vite laisser tomber, d’un possible revival des situations n’a pas lieu d’être tant le système concentrationnaire et d’extermination pullule au moindre recoin de la visite, des ruines des crématoires jusqu’aux potences d’exécution en passant par l’appelplatz à Auschwitz I.

Cette représentation vivace issue d’un vécu et, je le pense toujours, d’une responsabilité grandement intériorisée procure une forme de témoignage à soi-même : que c’est arrivé, que le souvenir doit demeurer et qui, à titre personnel, m’a fait faire tourner la page. Accroché à ce souvenir et – finalement, car ce n’était pas prévu – au cliché ci-dessous qui me sert de repère à travers tous ces éléments, j’ai aussi le sentiment qu’au-delà du vécu, mon rapport traumatique à la catastrophe de la Shoah est maintenant plus apaisé, comme un devoir rempli car j’ai toujours voulu le remplir au fond de moi. Cette visite du 19 mai, avec sa dureté métronomique, sa compression exceptionnelle et l’accompagnement sentimental qui m’ont jamais lâché, a une valeur représentative unique et que je pourrai traduire par l’arrivée au bout de la rampe, lorsque j’ai pris ce cliché. Je ne remonterai pas le rail de la peur et du traumatisme que j’ai ressenti au regard des actes les plus horribles capables d’être perpétrés par l’humanité la plus banale, et qui m’a amené jusqu’ici. Je laisse ces peurs derrière moi, je prends le chemin d’à côté, et ainsi ma vision, mon sentiment, ma vie changera. L’impeccable malléabilité du souvenir.

Laisser un commentaire Annuler la réponse.

  • https://www.instagram.com/qnentn/?hl=fr

© remarcam

 

Chargement des commentaires…
 

    • Commentaire
    • Rebloguer
    • S'abonner Abonné
      • remarcam
      • Vous disposez déjà dʼun compte WordPress ? Connectez-vous maintenant.
      • remarcam
      • S'abonner Abonné
      • S’inscrire
      • Connexion
      • Copier lien court
      • Signaler ce contenu
      • Voir la publication dans le Lecteur
      • Gérer les abonnements
      • Réduire cette barre