Retour sur l’un des films les plus saisissants de la première moitié de 2024 : Furiosa de George Miller. L’impeccable limpidité de son récit, rythmé par le désespoir de son héroïne, complexifie et sublime davantage l’exécution DE LA MISE EN SCÉNE héritée de Fury Road.

S’il fallait déjà placer le meilleur du cinéma de cette première moitié de 2024 sous le signe d’un motif, celui du désespoir aurait déjà un temps d’avance : les yeux secs de La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer, la malédiction dans la série si bien nommée The Curse de Nathan Fielder et Ben Safdie, la trace humaine menant à la mort dans Le Mal n’existe pas de Ryusuke Hamaguchi, la fin de l’amour dans Le Comte de Monte-Cristo de Matthieu Delaporte et Alexandre De La Patellière… Et le film qui puise le plus en ce motif, tel un carburant recyclable : Furiosa de George Miller. Souffrant dès sa sortie de la comparaison avec Fury Road, dont il en est le prequel, pris au défi d’être l’héritier d’une intensité d’action qu’aucun autre film n’a su incarner depuis dix ans, ce film recèle en son sein de multiples trouvailles et ingéniosités scénaristiques qui, si l’on se tient seulement à cette capacité originale a pourvoir le genre du film d’action, fait aussi bien que son prédécesseur, voire mieux.
Nombreuses désormais sont les origines mises en scène à côté de l’œuvre totem, en film comme en série, jusqu’à ce qu’elles les rejoignent par le biais d’une image ou d’une référence qui tracent un écho ou une intersection à une ligne scénaristique (l’exemple le plus parlant des dernières années : les sauts dans le temps de Better Call Saul dans la temporalité de Breaking Bad). Et c’est déjà à travers ce rapport au film d’avant – souligné par son sous-titre, A Mad Max Saga – que Furiosa trouve un premier point d’ancrage qui détourne d’emblée le regard vers des intentions plus véritables. Quand Fury Road faisait l’état d’un espoir dans le cadre désespérant du Wasteland, c’est-à-dire la quête féministe de la Terre Verte menée par la Furiosa jouée par Charlize Theron, la Furiosa désormais interprétée par Anya Taylor-Joy est confrontée au profond désespoir de ne jamais revivre son enfance et sa famille ni revoir son territoire d’origine. Un désespoir incarné par sa rivalité avec Dementus (Chris Hemsworth) et à fortiori par la croyance aveugle et, surtout, atemporel envers un espoir tout compte fait déguisé en revanche. Quand la Furiosa de Fury Road perdait espoir au turning point du film, et donc à un point scénaristique bien précis et classique, celle de ce prequel semble grandir et s’affirmer dans ce désespoir environnant. Il me semble primordial de saisir ce personnage – et son film – à travers ses croyances qui s’amenuisent, mais qui dirigent le film dans cette épopée du désespoir.

LA PURGE
De l’enfance jusqu’à la période jeune adulte, au point d’en arriver aux prémisses de Fury Road quand la guerrière embarquait les « épouses », Furiosa est aussi à rebours du film aîné en termes de structure : l’aller-retour de folie qui dirigeait les crachats d’huile de moteur fait face désormais à une ligne droite beaucoup plus propice aux codes du roman de chevalerie et de l’Epopée. Le retour vers la Citadelle dans Fury Road ne laissant plus vraiment de doute à quarante minutes du final, l’une des questions les plus passionnantes que pose l’aventure de Furiosa est de savoir comment elle va se finir. Mais là où le film révèle sa grande part d’ingéniosité, c’est lorsque cette fin se présente et qu’elle propose une totale inversion de l’action, un contre-pied où il est en même temps impossible d’oublier les passages menant vers cette conclusion et très important de constater qu’il serait peut-être temps de les laisser de côté… Furiosa est alors opposée à Dementus, sorte de gourou autant infantile que violent d’une bande de motards incarnée à son image, et qui a tiré la guerrière, alors enfant, des mains de sa mère et de sa verte contrée. Alors surarmée et en position dominatrice, l’héroïne fait parler la poudre et humilie Dementus, mais celui-ci se révèle étonnamment clairvoyant jusqu’à rendre la solitude de Furiosa plus prégnante, notamment via une première réplique qui fait basculer la scène vers un dialogue transformé en un interrogatoire moral : « Tu t’es extirpée d’un tombeau plus insondable que l’enfer. Une seule chose permet ça. Ce n’est pas l’espoir. La haine. ». Elle est sublimée par son costume, une véritable « cavalière de l’Apocalypse ». Jusqu’au passage où Dementus, jusqu’alors incapable de percevoir celle dont il a brisé le destin, reconnaît Fusiosa – ou « Little D » telle qu’il l’appelait lorsqu’elle était à ses côtés. « J’attendais quelqu’un comme toi, digne de moi. (…) Tu es moi, déjà morte. On recherche toute sensation capable d’effacer cette saleté de chagrin. Il s’éclipse, mais revient, et il faut tout recommencer. Nous sommes les Déjà-Morts ! (…) Mais auras-tu la capacité d’en faire un mythe ?« .
Dementus se pose précisément comme le catalyseur du désespoir du deuil et de la solitude, et donc d’un moteur aux illusions et à la farouche envie d’en finir. Il est la raison qui a conduit Furiosa vers ce qu’elle est. Il est l’incarnation du désespoir, Furiosa n’en est que le reflet plus propre. Au-delà de son aura de chef de guerre boiteux, il pose une morale qui est propre à l’aventure : où se situe son degré épique ? Le film opère ici une mise en abyme assez vertigineuse, en une seule réplique, qui explique que la part y compris mythique de son récit dépend de la place laissée à l’espoir et de ce qu’il en advient : probablement rien, comme s’il fallait vider des substances. Dementus purge Furiosa, jusqu’à même remettre en doute certaines répliques, dont celle qui fait le pont entre Fury Road et son origin story : le fameux « Remember me ? ». Quand elle pose la question à un autre seigneur de guerre ennemi dans Fury Road, l’Immortan Joe voleur de femmes, au climax d’une scène d’action, la revanche s’accomplit en arrachant le visage de celui qu’elle a pris pour cible. Cette fois-ci, cette réplique est accompagnée d’une vanité double. Dementus ne reconnaîtra Furiosa que pour l’attrait qu’elle a pour l’ours en peluche qu’il lui avait prêté durant son enfance : reconnaissance forcément empoisonnée, du fait d’un objet possédé en même temps par celle qui veut se venger et celui qui fait l’objet de la revanche. Où se situerait l’identité de Furiosa à la fois dans sa demande de reconnaissance et la réalisation, décalée et empoisonnée, de Dementus ? Probablement dans ce que ce dernier suggère : en lui-même, puisqu’il se ressemblerait. Même désir de vengeance, même constat de déni, et même ourson en peluche.
Dementus, incapable de reconnaître Furiosa de par sa stature et sa fureur (elle est habillée telle qu’aperçue dans Fury Road) autrement que par lui-même. Là est peut-être la raison pour laquelle la guerrière s’entête à trouver sa revanche. Mais le récit continue d’étonner puisqu’au-delà de l’accomplissement de la revanche en elle-même, il faut en trouver, une fois de plus, une morale, une raison d’être – c’est par ailleurs ce qu’induit le titre du cinquième chapitre de cette histoire, Au-delà de la revanche. Puisque l’héroïne puise au fond du fond de sa ressemblance avec Dementus, et notamment lorsque ce dernier la provoque par une cynique clairvoyance, rien de mieux que de faire germer les mêmes pêches qu’elle cueillait enfant en semant la graine qui véhicule ce souvenir dans l’organisme de son ennemi. Au-delà d’assouvir, enfin, sa revanche, le film porte en lui un indiscutable désespoir symbolique du fait que le dernier souvenir heureux de l’héroïne (cueillir une pêche) vient désormais tirer son origine dans son plus grand traumatisme (Dementus). Si le film peut montrer à ce moment précis une forme de happy end, la complexité qui le mène à cette révélation compromet clairement les horizons que Furiosa veut atteindre : une revanche tronquée et une guérison équivoque. Vidée de tout horizon, et quelque part de toute origine.
AU CORPS DE L’oRIGINE
Un horizon de fumée et des origines en cendres, le destin de Furiosa tel qu’il est déployé dans ce film éponyme révèle que la fragmentation de son identité détermine ce qu’elle est réellement, entre ce qu’elle affirme et ce qui lui ressemble. Des fissures qui n’apparaissent pas seulement lors de ce dernier contact, maudit, avec Dementus, mais qui sont aussi à ramasser au cours de son voyage raconté par un corps en mutation et vaisseau du drame. Chacun des cinq chapitres qui ordonnent le récit symbolise une Furiosa enfermée dans un vaisseau corporel du désespoir déguisé en une farouche croyance vers la réparation intérieure. Au commencement, c’est elle qui donne à voir les premiers signes de détresse du Wasteland, puisqu’elle sera l’objet des convoitises – et du Mal – de la bande à Dementus vis-à-vis de la terre d’abondance d’où elle vient. Les retrouvailles avec sa guerrière de mère, promettant un retour vers ce territoire, ne seront qu’un leurre, puisque celle-ci mourra en cachant volontairement l’indication de sa région aux ennemis et futurs détenteurs de la fillette. Comme un symbole, la mise en scène engloutit la figure maternelle s’apprêtant à mourir (avec une référence à peine voilée à la crucifixion) au travers d’un reflet dans l’iris de Furiosa, effet accentué par la violence des couleurs rouge orangées qui se mélangent aux larmes de l’enfant. La seconde partie, intitulée Les Leçons de la Désolation, est celle qui empruntent complètement le sentier du désespoir, affirmant la personnalité démoniaque et délirante de Dementus face au contrechamp mutique de Furiosa, toujours enfant, habillée comme au charivari et qui porte une sorte de muselière en métal. Deux phrases seulement sont prononcées au cours de ce chapitre par l’héroïne, encore jeune, passant des mains d’un motard désormais couvert de rouge à celles de l’Immortan Joe, dont le fils pédophile harcèle la nouvelle recrue – et auquel il faut échapper en se rasant la tête. Elle entretient tout de même l’espoir de s’affirmer avec force et savoir-faire, comme lorsqu’elle sauve une livraison et qu’elle est promue dans les rangs de l’armée de l’Immortan. Mais ceci relève davantage du déguisement, puisqu’elle se fait désormais passer pour un garçon. Le corps, couvert de larmes, rasé à sec, qui change de sexe.

La Clandestine, telle est le nom du chapitre suivant et qui nomme assez justement celle dont l’habitat est aussi informe que son périple, loin de sa terre, de sa famille, d’elle-même. Sous les traits d’un garçon mutique, elle s’adonne aux constructions de véhicules dans la base de la secte de l’Immortan, avant de rallier l’équipe du convoi de guerre dans le but d’escorter les vivres qui s’y trouvent à l’intérieur et qui doivent être échangés contre du fuel auprès de Dementus, toujours en vie, mais loin d’elle. L’épopée de Furiosa connaît son plus grand tournant avec la rencontre du Preatorian Jack, le convoyeur. Lors de l’attaque du convoi – sur laquelle il faudra revenir -, elle sauve la mécanique du convoi et révèle sa nature féminine en ôtant son couvre-chef, révélant ses cheveux longs, qui ont repoussé. Furiosa se retrouve ensuite seul à seul avec lui, avant de lui demander de s’arrêter. Jack s’exécute, mais la fait passer par-dessus bord et s’échappe, avant de revenir et d’avouer sa confiance envers celle qui, tout de même, fait preuve d’une bravoure et d’un honneur sans faille. A cet instant du film, la trajectoire ô combien torturée de Furiosa trouve une double ouverture : l’opportunité de s’échapper et la confiance de Jack (ce qui donnera naissance au quatrième chapitre, Le Retour). Suite à de nouvelles provocations de Dementus, fragilisant l’équilibre entre les seigneurs de guerre du Wasteland, Furiosa et Jack, désormais partenaires et liés par cette huile de moteur étalée sur leurs fronts, parviennent à faire sauter un endroit stratégique pour contrer les ambitions du barbu fou. Après la victoire, Furiosa évoque la fuite et la direction vers la Terre Verte à Jack, qui a promis de l’aider. Un espoir gravé au bras, puisqu’elle s’est faite tatoué les étoiles qui, comme l’indiquait sa mère, la conduiraient vers sa maison. Mais ceci avant que Dementus ne les rattrape, les capture et assouvisse sa terrible vengeance : torturant Jack à la queue d’une voiture, enchaînant le bras abimé de Furiosa. Le premier meurt, la seconde s’échappe… en se coupant le bras sur lequel les étoiles étaient tatouées, seul espoir de la survie dans ce monde de désespoir. Jusqu’à affirmer sa volonté de vengeance auprès de l’Immortan. Avant que n’éclate une terrible guerre. Avant qu’elle ne retrouve, donc, celui à travers lequel sa vie a pris fin plusieurs fois.
Les grandes étapes de l’origine de Furiosa sont marquées par une trajectoire cyclique passant constamment de la perte à la reconquête, par une pression qui écrase et qui relâche. La fin, dans ce film, justifie de multiples moyens dramaturgiques et passe autant par le sacrifice du corps que l’intensité de celui-ci. Dans une étonnante posture de témoin – auprès de Dementus, mais aussi de Jack -, le désir de revanche semble plus indirecte que celui de Fury Road. Comme lors de cette scène où Furiosa, jeune adulte, revoit Dementus pour la première fois depuis des années et saisit son fusil alors que ce dernier, déjà à ce moment, ne la reconnaît pas. Une enfant opprimée et transformée en une guerrière empêchée de tout moyen, obligée de laisser quelque chose derrière soi pour avancer, ou sinon avoir le droit à une remise en question. Mais alors le film renverse toute idée d’origine, en détraquant complètement l’idée d’une héroïne, aggravant le périple de l’antihéroïne. Celle dont a connu l’envie de la reconquête dans Fury Road doit d’abord être vue par les origines de ses pertes.
LES YEUX ÉCLATANTS D’ANYA/FURIOSA
Yeux larmoyants, bras étoilé et coupé, corps mutant, bouche fermée… Additionné au destin désespérant de Furiosa et l’affirmation tronquée d’une identité, que reste-t-il de celle vers laquelle les regards sont tout de même tournés ? Il se pourrait que la réponse se trouve, justement, dans son regard. Quand le troisième chapitre commence, quelque chose jaillit de l’obscurité, quelque chose d’inespéré se produit : le brillant des yeux d’Anya Taylor-Joy. Quand Charlize Theron jouait avec son envergure, l’actrice déjà vue entre autres chez Shyamalan pose les bases d’un jeu et, surtout, d’une mise en scène entièrement axée sur ses yeux et les expressions de regards. Fury Road jouait constamment avec l’axe de caméra pour produire son action (à savoir comment la filmer) et pour la dynamiser par une succession de plans axiaux que le déroulé du montage rendait pratiquement hypnotisante pour nos yeux puisqu’ils ne déviaient jamais de l’axe de l’image. Ici, les repères (et les effets) changent au profit de l’actrice qui interprète Furiosa.
Mais que veut bien vouloir dire cette « mise en scène des yeux » ? Encore une fois, la signification est double. Elle offre d’abord une subjectivisation importante du personnage, implorant le spectateur de croire au titre qui nomme ce film : Furiosa est là et vous guide par son regard, ses yeux sont sa parole. Seulement 10 répliques en 53 minutes avant la revendication de sa revanche et son face-à-face avec Dementus, Anya Taylor Joy joue avec ses yeux autant que Furiosa décide de l’ouvrir : avec une intensité de caractère impossible à ignorer. Enfin, les yeux émail diamant de l’héroïne possèdent une vision claire de ce qu’elle est réellement, en dehors de toute considération héroïque, guerrière et féminine. Ce blanc des yeux qui jaillit de la poussière et de l’obscurité environnantes révèle l’innocence, la portée d’une douleur subie, mais qui s’est transformée en force, en résistance. Si le film transporte dans son récit la force du désespoir et d’une purge d’identité, c’est pour mieux faire paraître à travers les yeux de son héroïne qu’il existe un endroit où le soulèvement et le refus de subir sont possibles. « Alors que le monde s’écroule autour de nous, comment affronter ses cruautés ?« , s’interroge dès les premières secondes du film une sorte d’historien soumis à Dementus, face au spectateur. Furiosa y répond comme lorsqu’on affronte une page, celle d’une origine à imaginer, aussi blanche que ses yeux : avec l’innocence des premiers mots en tête et l’angoisse de ne jamais les écrire.



Laisser un commentaire