Dans ses allures de conclusion épique, Wicked – For Good de John M. Chu illustre en son sein comment des personnages, filmés avec une patience bienvenue, se révèlent à la lumière de leur drame intérieur.
Si la fin de la première partie de Wicked laissait entendre à (très) haute voix la volonté d’Elphaba de « défier la gravité », celle qui est devenue à ce moment précis la Méchante Sorcière de l’Ouest dans Le Magicien d’Oz, surplombant alors ce monde féérique, donnait surtout à voir un double message assez passionnant qui tend non seulement cette première monture, mais aussi et surtout dans For Good, son aboutissement.
La volonté du soulèvement propre à ce personnage face à un ordre établi – en réponse à une gouvernance tyrannique, attisant mensonges et discriminations dans le monde d’Oz – a pour conséquence (et pour besoin) de se répercuter sur les autres dans leur élan afin de leur faire incarner cette même faille, à exercer contre un monde régi par les faux-semblants : un élan propre à la mise en scène. En adaptant ce classique de la comédie musicale broadwaysienne, John M. Chu représente cet effet boule de neige par une circulation de l’action sans interruption. Une énergie débordante frôlant le trop-plein, mais qui vise toujours une réidentification des personnages davantage susceptible de les questionner que de les identifier (ce qui était davantage la note d’intention du premier volet). C’est en cela que cette dynamique de For Good, propre à l’intention collective que porte la mise en scène prônée par le cinéaste depuis In the Heights, trouve aussi son sens quand elle s’arrête et quand la pause devient une occasion parfaite pour étudier les remous d’une conscience en péril : la sublime séquence, tout en reflets croisés et captés en plan-séquence, de The Girl in the Bubble, évoquant les faux reflets de Glinda (remarquable Ariana Grande), la transformation hors-champ de Boq en l’Homme de fer-blanc, un flirt spectral et forestier entre Fiyero et Elphaba… C’est dans ses moments de pure contemplation, aussi, que Wicked, à la croisée des chemins hérités de l’œuvre matricielle de Victor Fleming, de par cette circulation scène par scène, musique après musique, est un film de personnages dont l’intensité repose non seulement sur un rythme – après tout, Dorothy doit suivre le chemin de briques jaunes pour rentrer chez elle –, mais aussi sur la mise en jeu d’un tiraillement et d’une faille à incarner.
Gravité donc dans ce qui a d’attraction à faire transpirer le besoin collectif d’un « changement », afin d’y étudier un drame en cours. Quand la première partie n’arrivait pas à rendre compte que son récit pouvait s’étirer ailleurs que lors de ses grands moments de bravoure – grâce auxquels il reste tout de même de très bonne facture –, For Good agit comme un double inversé, sondant précieusement les recoins de son scénario, à l’image de scènes chantées plus statiques, forcément moins galvanisantes, mais efficaces dans le registre de la conclusion. Statut qui comporte ses risques, mais ici bien incarné par l’évitement de quelques écueils, comme celui d’un possible alourdissement du fait de la convocation, finalement secondaire, du récit du Magicien d’Oz avec l’arrivée du personnage de Dorothy dans l’intrigue. L’attraction de For Good contribue moins sur le revêtement d’une intrigue qu’à l’accentuation du dévoilement propre à ce que la première partie proposait au moment où les deux personnages principaux pénétraient dans la Cité d’Emeraude. John M. Chu y propose une altérité assez belle avec quelques trouvailles, comme l’ombre de Dorothy soulevant le balai d’Elphaba, signe du caractère spectral de l’œuvre de Fleming, ou encore un Magicien d’Oz épuisé à l’idée de rencontrer les quatre protagonistes du film de 1939. En ménageant tout racolage, cette seconde partie compartimente ce qui relève de la conclusion et ce qui intègre ses personnages dans leur évolution pour y proposer des contrepieds de mise en scène en tout point astucieux et qui, tout de même, n’empêchent pas les morceaux de bravoure : le morceau For Good concluant l’histoire des deux personnages, aboutissant sur un splitscreen foudroyant et qui, par sa surprise, est impossible à défier : car très émouvant.
La gravité, donc, dans ce qu’elle comporte de mouvements vis-à-vis de personnages contraints par la pesanteur de leurs conditions. Pouvoir s’en affranchir tout en prenant conscience de son importance. Wicked stimule autant qu’il raconte quelque chose par son penchant naturel à s’intéresser de si près aux failles d’un personnage : ce qui le rend aussi vertueux que grave.


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