Le portrait de Thimothy Levitch, capté par la caméra de The Cruise, le premier film de Bennett Miller, propose une excursion unique et multiple dans la capitale du monde, New York, car guidée par un homme à l’identité aussi insaisissable que profondément bouleversante.
Dans la vie dédiée à la « création et la destruction » de Thimothy Levitch, guide touristique ô combien fantasque des croisières en bus impériaux qui s’aventurent à travers les avenues et les lieux les plus connus de New York, qu’il décrit comme « le récit du monde » comme le faisait H. G. Wells, se trouve la promesse que l’existence reste une histoire qui dérive constamment de ses trajectoires pour toujours en comprendre l’arrivée vers laquelle elles nous mènent. Soudain amplifiée par une logorrhée créative, et teintée parfois d’une amertume pour ce qu’il a vécu, la parole de Thimothy agit tel un croiseur de la vie des gens qu’il rencontre – celles et ceux qui lui adressent la parole, le regardent ou l’étreint avec bienveillance avant, pendant et après ses performances – comme de la sienne : il se remet en perspective en se réadressant à New York, à son histoire, de visite en visite. Ses trajectoires de vie sont à l’image de la ville tentaculaire qui le met en scène : destinées à la créativité, la diversité, et au mystère. Au fond, il est son propre visiteur. Et c’est en cela que la caméra de Bennett Miller, dont c’est ici le premier geste de cinéaste, dissipe tout malentendu sur une potentielle récréation touristique souscrit à l’épiphénomène. Son portrait tout en délicatesse, tout en observation tranquille et en même temps greffé à la peau de cet homme, rend l’expérience tout aussi multiple, d’avenues en avenues, de monuments en monuments ; mais surtout : mot après mot, souvenir après souvenir, récit après récit.
La portée protéiforme de son récit vient s’ajouter à une part de lâcher-prise, y compris au filmage : de la salle d’attente vers la prochaine croisière jusqu’au micro suspendu à ses lèvres en passant par quelques plans extérieurs de la ville, The Cruise incarne, finalement, un phénomène de liberté, où la libre pensée s’étire au fur et à mesure d’une progression dénuée, elle, de toute architecture, que ce soit le parcours de la ville (il n’y a ni départ ni arrivée d’indiqués) ou dans le phrasé de Timothy. Une charge savante, également, contre le puritanisme des Etats-Unis qui, dans les années 90, baignaient dans les scandales en même temps qu’ils assouvissaient les vieux démons planant aux dessus d’eux. Outre les croisières, Bennett Miller se charge aussi de filmer son sujet dans un cadre moins solennel, mais pas moins dénuée de solitude, quand il le filme alors subjugué par un nouveau goudron posée dans un carrefour, en totale adéquation avec le Manhattan Bridge ou en pleine méditation tournicotante entre les deux tours du World Trade Center. Humeur multiple, elle aussi, notamment quand il s’adresse face caméra à ses « détracteurs« , y compris sa mère, dont il revendique le sang des menstruations. L’adresse avec laquelle le cinéaste parvient à capter ces moments repose justement sur une pluralité à l’œuvre, dans l’émoi assez bouleversant qui consiste non seulement à se confier, et quelque part à se déconfiner : il s’agira, dans le final, d’ouvrir une sortie de secours.
Un récit du monde dans le monde, ce monde qui dans le film se tend à travers Thimothy, mais qui n’échappe pas à tout ce qui pourrait le parasiter. Toutes ses pensées sur ce qu’il nomme « the Grid Plan » (ou plan hippodamien en français, et je pense alors très fortement à ce passage de Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio) ou « l’anticroisière » est la preuve qu’au-delà des potentielles menaces à son œuvre, celle-ci est surtout dirigée par une forme de résistance, et ainsi se rendre fier de contrer ce qui contaminerait le monde : le blocage (les embouteillages), le révisionnisme (les calèches à Central Park) ou les attentes trop grandes de ses grands-parents. Il souffle alors un vent de liberté, par l’envie tout aussi contaminante de se soustraire à la création et d’en accepter l’inhérente destruction, que les yeux et la voix de Timothy Levitch troquent, par la mise en en scène, avec une vue et une expression tout aussi zénithale sur Manhattan : sa grandeur extérieure, et ce qu’elle renferme de si puissant, de si passionnant à l’intérieur. Le récit d’un monde, pour commencer, le sien, pour en finir.


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