Trois articles pour trois films en trois parties. dernière partie de ce triptyque avec Avatar : Fire and Ash de James Cameron et, petite entorse à la règle, comment cette saga a façonné, par trois fois, la conquête passionnante du cinéaste et de ses personnages vers la maitrise des éléments.

PARTIE I – Pourquoi ?
PARTIE II – qui ?


Pour interroger la façon dont les films sont fabriqués, il n’est de question plus élémentaire que celle du comment. Avec tout l’attirail qui a caractérisé ses plus gros succès et ses plus gros chiffres, James Cameron a transformé le cinéma telle une étude de moyens à laquelle se mêle l’échelle des plans, autant par ce qu’ils composent en sens et en histoire que la matière par laquelle ils sont composés. Avec la saga Avatar, le cinéaste de Titanic ou de Terminator remplit le contrat qui a toujours été le sien, et quelque part celui de ses personnages : être en pleine mesure des moyens qui sont mis à disposition pour en mesurer une épure de la condition (ici, du cinéma). Tout cela, et on ne va pas le nier, correspond à une vision du cinéma paradoxalement dépassée, c’est-à-dire que tous les moyens dépensés et innovés résultent en une forme qui coure le risque de la répétition, du déjà-vu et de l’épuisement. C’est l’opinion qu’a progressivement générée la critique de Fire and Ash, le troisième épisode en date de l’aventure sur Pandora (et pas la dernière, puisqu’un quatrième volet est désormais attendu pour 2029) : une copie de The Way of Water, scénario qui reflète les grandes envolées guerrières du récit d’apprentissage du premier volet de 2009, une mise en scène qui ne repose que sur la motion capture et le HFR 3D (48 images/seconde)… C’est ainsi que le défi de Cameron, et bien sûr de sa trilogie, n’existe plus vraiment par la substance qui l’a vu naître, mais désormais par un ressentiment envers celle-ci. Non, Fire and Ash n’est pas le volet de la saga qui transformera le cinéma comme ce fut le cas des deux précédents (13 ans d’attente pour le second volet, contre 3 ans ici). Non, Fire and Ash n’est pas un très grand film. Mais situerait-il pour autant le corpus dans lequel il s’inscrit entre l’oubli et la patience quelque peu douteuse de ne plus rien n’en attendre ?
« Si le film était très beau, il laissait peu de perspectives pour imaginer le futur de la franchise », pouvait-on lire dans la critique de Critikat en guise d’introduction pour évoquer ce troisième volet. Une rédaction, parmi les seules à défendre ardemment The Way of Water, qui s’excuse presque à demi-mot de l’avoir apprécié à la lumière de ce qui finalement les dérangerait un petit peu, c’est-à-dire ce que la saga, et a fortiori tout le cinéma de Cameron, a cherché à évoquer dans sa construction narrative et esthétique : un cycle basé des répétitions de motifs pour, ensuite, en sonder l’épure, la transfiguration et, comme tout·e grand·e cinéaste qui a utilisé sa filmographie pour filer son propre geste, une maîtrise. Si le cinéma est une affaire de perspective – dans la mesure où chaque film évoquerait ou annoncerait le suivant, ce qui serait une lubie purement cinévorasse consistant à ne pas se contenter de ce qu’on a, quand bien même la fiction est en crise aux Etats-Unis –, c’est surtout parce qu’il reprend les éléments et les références qui l’ont construit. Pour Cameron, Titanic vient du désir de plonger dans l’eau la plus menaçante, mais finalement la plus évocatrice en images (par flashbacks ou rapport au réel), qui fut déjà à l’œuvre dans The Abyss. Le second épisode (et dernier bon film) de la saga Terminator n’est autre qu’un prolongement moderne du premier, quand le solide devient le liquide, comme le Terre devient la Mer dans la saga Avatar. Voilà comment fonctionne le cinéma de James Cameron, qui par la somme des parties n’enregistre jamais réellement de perspectives, mais s’alimente au gré de ce qui a été répété, transformé et modifié dans une optique de reflets du passé plutôt que par ricochets vers l’avenir.
Il faut donc aussi voir Fire and Ash comme un film qui, s’il n’est pas aussi important que les deux précédents, revêt un équilibre qui se situe précisément dans un rapport à l’aune de ce qui le précède, afin de mieux en maitriser les principaux motifs : les évocations de la terre et de la mer sont ici mélangées (toute la scène de la fuite suite à l’attaque de la tribu du feu), la construction épique atteint son climax dès lors qu’une grande bataille est évoquée et le transhumanisme atteint un point scénaristique central basé sur l’acceptation de l’autre. Avatar reprend à ce titre l’écriture sérielle, laquelle propose souvent la reprise de motifs susceptibles d’évoluer dans le récit par effets de combinaison (avec les personnages, par exemple). A ce titre, Fire and Ash introduit une nouvelle donne scénaristique, contrairement au second volet dont le récit pouvait se mesurer en fonction du caractère renaissant d’un imaginaire. Sur le point du transhumanisme, James Cameron propose une illustration parfaite du cycle avatarien tel que recyclé dans ce troisième épisode : le jeune Spider pouvant désormais maitriser l’air irrespirable de Pandora, le voici propulsé dans le monde des ancêtres, encerclé par une somme de personnages aperçus dans toute la saga et qui le reconnaissent comme faisant partie du champ lexical de la croyance sur Pandora (envers la nature et la divinité qui la protège, Eywa), et de surcroit de la création de James Cameron. Le Spider du troisième volet est le Jake Sully du premier : vaincre l’incapacité de l’humain de s’adapter à l’autre par un effort d’adaptation forcément liée à une croyance voire d’un effet boomerang du sentiment d’appartenance (cessé d’être cet humain afin d’en proposer une excroissance).
Il existe toutefois une perspective, symbolisée par l’arrivée dans le récit d’une nouvelle tribu, cette fois-ci antagoniste : les Mangkwan, les fous du feu incarnés par leur cheffe Varang. Et il suffit de se focaliser juste un peu sur la mise en scène de cette « nouveauté » dans le récit (des Na’vis méchants !) et son traitement scénaristique pour comprendre que James Cameron n’en a que faire des sagas transformés à la marge d’une réécriture obèse issue bien souvent des majors américaines habituées aux ajouts et surplus indigestes depuis la renaissance ô combien mortuaire de la franchise Star Wars en 2015. Si cette autre nouvelle donne montre tout de même quelques scènes marquantes (la scène du premier assaut, dont la mise en scène repose sur une virtuosité mad-maxienne), ce qui la concerne ne l’est aucunement pour le reste des personnages voire de l’univers entier. Il s’agit d’un prétexte. C’est parce qu’elle ne sert à rien qu’elle va rendre le personnage le plus intéressant de Avatar encore plus intéressant qu’il ne l’était déjà : Miles Quaritch.
Déjà à l’œuvre dans le cycle et son épuration via le transhumanisme qu’il incarne dans The Way of Water (devenir tout bleu, cela semblait impossible dans le premier volet), Quaritch vient troquer son tropisme de fou de la guerre en gourou nihiliste dont la mission principale, à savoir la capture de Jake Sully, et son accomplissement dans le film se heurte soudain à un mur de représentations assez passionnant à déconstruire. D’abord par l’aide qu’il obtient de Varang et de sa tribu pour parvenir à ses fins : l’humain devenu avatar se réjouissant de ne jamais s’aider des Na’vis en les réduisant en poussière pour maitriser son destin se retrouve en train d’accomplir ce dernier en inversant sa croyance. Preuve en est, les peintures de guerre Na’vis qu’il dessinera sur son corps sauvage finiront par le faire désavouer par son propre camp, et le réduire à une forme de clandestinité contre celui-ci : ce qu’il avait toujours cherché à incarner, respecter et imposer aux autres (dont Jake Sully, son nemesis). En ce sens, le cycle que je viens de décrire pour ce personnage accouche de deux scènes absolument sublimes : quand il livre les armes à la tribu de Varang (symbole d’une Amérique qui arme l’ennemi pour mieux semer le chaos qu’il pensait vaincre) et l’assaut qu’il mène avec elle lors de la bataille finale (le trop-plein de violence sublimé par l’ampleur nihiliste de sa trajectoire de soldat). C’est un saut final dans le vide, accentué d’un cri à mi-chemin entre le désespoir et la libération, qui conclut un arc dont la matière repose, justement, sur un rideau qui se ferme aux frontières des perspectives qu’il s’était promises : la capture de Jake Sully, l’anéantissement des Na’vis et la pleine puissance humaine.
Quelle maitrise pourrait donc concerner Quaritch ? La seule trajectoire plausible compte tenu de son évolution, et je me permets de fabuler un peu, ce serait le retour vers une humanité qui, comme Spider, son fils, se réjouit à l’idée d’accueillir ce qui est étranger : et surtout comment l’accueillir. Ici se situerait toute la maitrise à acquérir. A l’image de Jake Sully pour sa propre famille, Neytiri pour le traumatisme d’avoir quitté son peuple et perdu son fils aîné, et comme Lo’ak (le cadet) pour acquérir son indépendance alors que son aîné est décédé, chaque personnage constitue son horizon à la mesure de ce qui a été vécu : c’est aussi pour cela que Jake ne peut se projeter à l’idée de tuer Spider (et maitriser sa peur du risque de laisser un humain vivre à l’air libre de Pandora) ou que Kiri comprend ses pouvoirs surnaturels par les traces du passé laissés par sa mère biologique. Autant pour Cameron (dont on peut voir à travers Fire and Ash, et sans se tromper, une forme de film somme de sa carrière) que pour ses personnages, la maitrise ne passe que par la réédition d’un souvenir : comprendre d’où l’on vient, mesurer ce qui a été parcouru, et espérer y déceler une importance, en tirer une leçon. De perspectives, il n’en sera jamais question dans Fire and Ash. De cycle, comme celui entre la vie et la mort, oui. C’est pour cela que le film s’ouvre comme cela : retrouver le frère défunt, la sensation de voler avec lui, et lui répondre quand il demande de savoir comment il est mort. Ce n’est pas non plus un film sur le deuil, et on ne devrait pas lui en vouloir : car il s’agit de raconter comment maitriser les éléments que la vie sème comme embûches. Des indications pour lâcher-prise, tel un dernier vol. Quelle belle perspective.


Laisser un commentaire