Comme définit par le taoïsme, le « Dao » est la « mère du monde ». Et c’est par le personnage de Gloria, mère de la jeune Nour qui s’apprête à se marier, qu’Alain Gomis fait circuler l’altérité du monde qui l’entoure. Dans un vaste dispositif de raccord entre les éléments.
Le présent des choses nécessite les raccords du passé avec le futur, des corps avec les espaces proposés par le montage d’Alain Gomis dans son Dao. Gloria s’apprête à faire marier sa fille, Nour, à Mantes-la-Jolie, tandis qu’un an plus tôt, en Guinée Bissau, toujours en présence de Nour, elle faisait une dernière cérémonie d’hommage à son père défunt pour l’ériger au rang d’ancêtre. Le passé appartient aux morts, le futur aux vivants : et pourtant tout circule comme un ensemble, d’une note, d’une danse ou même d’une bagarre à une autre. Faire l’œuvre d’une succession (y compris au sens naturel et spatial) dans les deux cas, quand la nécessité d’un passage, celui de voir l’autre devenir ancêtre d’un côté, ou futur mariée de l’autre, se cumule avec une extrême présence plutôt qu’un extrême présent : voilà comment le temps se suspend dans Dao, comme irrigué par les notes de blues d’Abdullah Ibrahim, qui viennent entêter ce récit. Une navigation telle une altérité qui rentre dans les oreilles (les silences et ruptures du bruit, chansons cultes et percutions cérémoniales) et sort par les yeux (la générosité de l’immersion, par des gros plans constants, comme celle des corps constamment en mouvement) y compris quand toutes les échelles d’intrigue, aussi importantes qu’éphémères, touchent cette arbre commun que seule une histoire de famille peut ériger, à son tour, au rang d’odyssée.
Et dans l’échelle des croyances exprimées, que ce soit pour l’avant ou pour l’après, tout semble pris au moindre degré de naturalisme : avant même de s’engager dans cette fiction, Alain Gomis nous montrera comment les acteur·rices ont appréhendé et préparé leurs rôles : mieux montrer l’avant pour définir l’après (le tournage) de son film. Le visionnage en serait le pendant ; son présent. Au fond, le corps cérémonial de Dao (hommage rime avec mariage) réside dans sa faculté à nous immerger dans ses moindres rouages, comme si une coulisse ou un à-côté puisait son attraction dans le tourbillon de ce dispositif. Autant la partie de football en marge du mariage et à côté des adultes tout de blanc vêtu·es que l’escale de Nour vers un mémorial proche du musée de l’esclavage vient rappeler toute l’attraction de la cérémonie, de l’innocence la plus spontanée d’un jeu de ballon au tiraillement d’un retour aux racines. Il serait trop réducteur d’englober ces nombreux à-côtés dans une circulation hors de la diversité de ce montage, tant leur gravité vient générer un vaste sentiment de recherche, comme lorsque Gloria, au mariage, tend la chaise de son amant, les deux se tournant autour sans même savoir où s’asseoir au moment de se mettre à table, ou quand elle erre dans le village de la cérémonie d’hommage, pendant les préparatifs de celle-ci.
Mais si l’altérité peut couler à flot, y compris quand elle tire son origine dans un réseau de croyances ô combien célébrées, elle tire son écoulement dans l’aspect concret et hautement tiraillé du personnage de la mère, Gloria. Des doutes de son actrice jusqu’à la solitude de son personnage aux derniers instants de la cérémonie pour son père en passant par l’évocation de son amant à son égoïste d’ex, il existe une impression tout aussi sublime et bouleversante que de voir une telle tension émanant de Gloria, elle-même prise dans les tourbillons de ce qu’elle représente : cette mère de famille disant au revoir à son père et, ensuite, quelque part, à sa fille. Au centre de tous les enjeux, qu’ils soient héréditaires (son père, sa fille), financières (toute la négociation d’argent autour de la cérémonie) et sentimental (l’amant et l’ex), Gloria serait ce repère autour duquel le présent existe, mais avec une présence d’esprit qui nécessite autant une modestie qu’une envie d’être au monde (la difficulté de prendre le plat pour servir la tribu). Il s’agit aussi, dans Dao, de sonder toute les difficultés que cela constitue de circuler entre les traits du passé et ceux à venir, quand le présent s’ajoute à nous par l’effet cérémonial, alors qu’il nécessite parfois de voir des enfants par une surimpression ou de plonger au cœur de la nuit pour, après un mariage, retrouver sa voiture et, enfin, partir. Si le monde s’amplifie au regard d’un montage faisant des allers-retours, il se pourrait qu’il voit en son sein, en son présent, un tiraillement à partir duquel Gloria dépeint un abime : telle une mère des mondes.


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