Comme promis par son titre, le nouveau film de Steven Spielberg est stimulé par l’imminence d’une révélation, comme il en a toujours été question dans le didactisme de son cinéma. Cette fois-ci dans le cadre d’une épiphanie extraterrestre racontée de façon curieuse et cathartique, guidant notre inclination pour la vérité et nos croyances.
« Nous avons le besoin de croire, autant que d’être crus », dira le personnage de Hugo dans Disclosure Day. Tel un Oracle qui, après avoir guidé ses élus vers la révélation de documents secrets prouvant l’existence d’une intelligence extraterrestre, ne manquera pas, par la même occasion, de nous dévoiler ce que Steven Spielberg a toujours cherché à inculquer dans le cœur de ses œuvres. Guider, révéler, et plus que jamais y croire. Que ce soit pour le petit Elliott vis-à-vis d’une créature venue s’ajouter à sa vie afin de sonder sa douleur intérieure dans E.T., ou pour le robot David qui, dans A.I., face à l’incompatibilité de sa vie avec celle de l’humanité, s’enfoncera dans les profondeurs de l’existence, pour ainsi mieux définir la sienne. Pour eux, pour nous aussi. Une sorte de mantra cinématographique dont la boussole n’a jamais dévié de cap : vers un imaginaire réparateur, dévoreur des vérités et des lumières de l’initiation à l’existence (dans les deux cas précédents, la possibilité d’une enfance ; ici, la forme de la vérité). Si un tel schéma nous fait revenir du côté de l’imagerie extraterrestre que le cinéaste a tant entretenue dans sa filmographie, c’est pour mieux faire glisser ce que ce même Hugo appellera un « passage », autant ce que la mise en scène est pour les personnages que ce que la fiction est pour nous-mêmes : une révélation.
Pour les protagonistes Margaret et Daniel, dont la nécessité de la réunion conditionne la révélation promise par le titre, il faudra donc d’abord se faire guider, autant par Hugo que par leur for intérieur. D’un côté, une présentatrice météo qui, à la vue d’un cardinal, est soudainement prise d’une crise de langage (elle parle russe et coréen soudainement) et d’empathie, car capable de discerner la personnalité et la vie intime de celles et ceux qu’elle regarde. Elle est celle qui nous comprend. De l’autre, un expert en cybersécurité dont la seule mission d’exfiltration des preuves d’une autre intelligence se transforme en une vaste prise de conscience de son passé, et de ses sentiments, comme moteur de sa motivation. Il est celui qui les comprend. Cette destinée antihéroïque conditionnée par cette façon de guider les personnages d’un point à un autre, autant propice au registre de la chasse à l’homme (de fabuleuses scènes d’action couplées à une atmosphère inquiétante) qu’au rapprochement entre les personnages (Spielberg reste le maitre du champ-contrechamp), anticipe le glissement vers la révélation : ça glisse sous le sens, ce sont les guidés qui nous guideront.
Vers la vérité, aussi. Dans ce monde paranoïaque où la plus grande actualité – une Troisième guerre mondiale prête à éclater – comme sa réalité est racontée par une forme d’étrangeté (les présentateurs télévisés qui récitent froidement leur prompteur, un féroce combat de catch qui percute la caméra, des stations-service prises d’assaut), cette « soif » de vérité investit un terrain existentiel pour mieux faire percevoir une urgence, afin de trouver un sens. Les citations des saintes écritures, tel que le faisait Terrence Malick dans The Tree of Life, permettent à Spielberg de se voir moins comme un grand religieux qu’un grand conteur, au titre de l’épiphanie pour mesurer l’altérité d’un tel bouleversement du cadre religieux – une tension par la croyance qui interroge vis-à-vis de sa judaïté, mais dont nous pouvons constater l’imminente présence dans The Fabelmans ou Munich. Devoir retrouver une vérité pour faire émerger le sens, le fameux « purpose », c’est exactement ce que feront Margaret et Daniel lors d’une scène de flashback restituant leur premier contact avec la race extraterrestre, avant celui qu’ils façonneront pour l’humanité. Une épiphanie qui ne peut être que cinématographique (les contes et les outre-mondes y sont mêlés), en témoigne ce morphing (marque de fabrique du cinéaste) passant d’un oeil d’un cerf à celui d’un alien.
Dans Disclosure Day, guider l’autre, c’est aussi faire résonner une quête de compréhension, d’un besoin : d’abord pour soi-même (libérer le trauma originel) et, enfin, avec le monde qui nous entoure. Rarement le didactisme du cinéaste a libéré un tel déchainement de sens et de chemins dans la destinée des personnages, si ce n’est dans Rencontres du Troisième Type – dont la ressemblance se veut inversée, celui-ci faisant de la révélation un enjeu secret (une base à retrouver), quand Disclosure Day tient justement à extraire le secret et le laisser au monde. Mais il existe une même inclinaison pour l’altérité (la fameuse commande extraterrestre qui permet de s’octroyer des pouvoirs télépathiques) à travers laquelle Spielberg donne l’impression, comme il est recommandé pour utiliser cet artefact alien, de lâcher-prise dans sa quête d’une représentation. Sans pour autant y délaisser son obsession récente pour la reconstitution (de sa vie, d’une comédie musicale culte, d’un fait réel), notamment quand il investit l’archive pour asseoir l’influence de la vérité, transposer l’aspect traumatique des prises de vues des corps mutilés et aliénés des assassiné·es du camp d’Auschwitz, filmés et révélés par les Soviétiques, sur des images de maltraitance des visiteurs qui viennent du ciel. Se guider, et relâcher, d’un état à un autre, le fameux « flow » dont parle le mari de Margaret, pour mieux rendre compte d’un aspect au final assez tortueux et sinueux, inédit dans le déploiement de la science-fiction chez le cinéaste, dont l’indéniable force d’attraction est à rapprocher, pour citer un autre exemple, de la trajectoire laborieuse vers la survie de la famille de La Guerre des mondes.
Et si la fin ne justifie jamais les moyens, l’aboutissement accouche toujours d’une forme de virtuosité – quand la quête se transforme en ouverture. Il suffit alors de réinvestir les coulisses d’un plateau télévisé par le personnage alors transfiguré de Margaret pour comprendre toute la tension qui se joue sur l’instant. La révélation qui compte, celle qui tend toute cette histoire, ne doit pas cacher celle qui en découlera au moment où elle se réalise, c’est-à-dire quand elle s’adresse à nous. Proche du geste shyamalien (des aliens en archive, qui s’en souvient ?), accomplissant le grand sous-texte spielbergien consistant à réaliser ce qui devait être inimaginable, la révélation, ici, laisse place à un pur moment de confrontation. D’abord entre Spielberg et son imaginaire, dont la manifestation frontale se campe de manière bouleversante dans l’hésitation d’une journaliste (dont le visage et le bégaiement hanteront longtemps) et totalement inattendue dans le secret d’un chuchotement inaudible entre les deux élu·es. Un hommage, ici, à Lynch et à l’image terminale de la saison 3 de Twin Peaks, auréolé d’un dernier mot – prononcé, lui – qui vient prolonger, droit dans les yeux, ce qui doit se révéler à nos oreilles. Tel un choc, une hésitation, une incertitude au regard de ce qui, dès le départ, conditionne la nécessité de la révélation : partir du principe que nous ne savons rien, ou faire confiance en notre capacité de croire à nouveau en ce que l’on entend et ce que l’on voit. « N’ayez pas peur de l’inconnu » : le film nous le confesse, et nous le raconte. C’est une révélation, alors, entre nous-mêmes.
Tout est révélé, mais il reste encore tant de choses à croire.


Laisser un commentaire