Le jeu de dupes passionnant auquel se livre The Master pose une question fondamentalement cinématographique sur les formes délivrées par ses protagonistes. a commencé par celle qui irrigue leur relation : la mixture secrète préparée par le personnage de Freddie Quell.
« Est ce que tu essaies de m’empoisonner ? », demande Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman) à Freddie Quell (Joaquin Phoenix) à propos de la mixture que le premier a déjà goûtée avec intérêt et que le second conçoit dans d’autres scènes avec des noix de cocos, des médicaments, de l’alcool et même un jus extrait d’un missile nautique dans The Master. Une toxicité à interroger également sur le rapport qu’entretiennent les deux protagonistes du film de Paul Thomas Anderson et à mesurer du point de vue de la contradiction de cette question sur le plan informel. Posée dans le cadre d’un exercice dans lequel Freddie répond à une série de questions sans même cligner des yeux, cette seule interrogation se répercute avec celle que Dodd lui-même, alors habillé d’un peignoir rouge, a posée lors de sa première rencontre avec Freddie, lui demandant la composition de cette « potion remarquable » – tout « scientifique et connaisseur » qu’il est. Sur quelle base peut se définir cette double occurrence, entre poison et potion, qui désigne cette boisson ? Sa texture elle-même semble changer de forme dans les autres scènes (naviguant alors entre le blanchâtre et le jaunâtre) et peut varier en qualité, Freddie promettant qu’il peut « faire quelque chose de différent, de meilleur et spécial ». S’interroger sur la teneur à la fois nocive et, semble-t-il, euphorique de cette mixture pose une altérité des personnages avec cet aspect informe qui les entoure, le film racontant la vie d’un personnage meurtri par la guerre en plus d’être constamment exposé à des désirs sexuels et violents (le difforme) qu’un autre, plutôt rangé et sûr de lui du fait de son statut de scientifique marié et père de famille, essaiera de « soigner » par le vide et l’amoralité de sa science (l’absence de forme).
Les deux personnages incarnent le poison et la potion, individuellement comme l’un pour l’autre. Freddie Quell d’abord, sorte de fou furieux ambulant sautant sur la moindre occasion pour irradier de son impulsivité les formes qui l’entourent (faire suer un modèle, tabasser un détracteur…) et en même temps capable d’aimer (Doris, cette madeleine d’innocence) comme d’éprouver une émotion face à son destin cruel (la douleur qui émane de l’interrogatoire, menant à ses propres souvenirs). Lancaster Dodd ensuite, perçu comme un remède miracle de l’existence, provoquant le ravivement d’une émotion (le rire, dont il sera d’ailleurs fier de l’importance dans ses traitements), mais totalement incapable d’encaisser la moindre embûche semée par autrui vis-à-vis de son travail, autant pour quelqu’un qui le confronte à ses contradictions que pour celle qui l’a admiré et soutenu dans son travail (le personnage interprété par Laura Dern). De cette ressemblance entre les deux hommes, depuis cette concomitance qui régit leur rapport à l’adversité et à la façon de vivre, The Master déploie un vaste terrain d’apparences qui va forger l’amitié entre eux et, forcément, questionner la sincérité de leur relation. C’est tout le sens que prennent leurs premiers contacts autour de cette boisson. Dodd apprécie ou déprécie-t-il ce liquide ? Quell maitrise ou improvise-t-il sa contenance ? Deux personnages dont l’instabilité des caractères va se polariser au moindre contact qu’ils vont entreprendre l’un pour l’autre. Paradoxe magnifique que cette première entrevue qui, en plus de forger leur réciprocité (Quell sert à la science de Dodd, quand Dodd ravive la douleur de Quell), repose sur un principe consistant à répondre aux questions le plus rapidement possible, mais sans cligner des yeux. L’expression des formes passe d’abord par ce qu’il faut d’abord leur retirer (Quell finira par cligner des yeux et se confier dans un tourbillon d’émotions).
La difformité de Quell sied bien au vide de Dodd. Mais nous l’avons vu, cette ressemblance pose tout de même une énigme sur la véritable valeur de leur relation. Quell le dira avec malice, quand Dodd lui pose la question des composants qui régissent cette boisson : c’est un « secret ». Le mystère est l’un des moteurs du film, et donc de ses personnages. La mixture, toujours elle, aurait conduit à l’empoisonnement d’un vieil homme, et donc à une potentielle culpabilité de Quell. La femme de Dodd (Amy Adams), constatant les effets a priori nébuleux que provoque cette « gnôle » sur son mari, sermonne les deux hommes d’arrêter de boire : ce qui ne semble pas être effectif, Quell continuant de s’en ingurgiter quand Dodd ne présente pas de signes révélateurs d’un sevrage. Le soi-disant soin apporté au personnage de Joaquin Phoenix ne semble pas faire effet, quand bien même il est légitime de se poser la question si le rôle de perturbateur au sein de cette communauté pseudo-scientifique l’amuse et le pousse à continuer à agir de manière extrême. Tandis que l’aspect brumeux des recherches de celui incarné par Philip Seymour Hoffman ne cesse de le pousser dans le creux de l’image, et donc dans une forme de solitude : de plus en plus séparé de sa femme dans la mise en scène, isolé dans un bureau sombre avant un meeting, jusqu’à se trouver au fin fond d’une pièce bien trop grande pour son bureau.
Avec une ironie mordante, Paul Thomas Anderson proposera un raccord qui identifie toute l’interrogation suscitée par la circulation des formes dans leur vanité comme dans leur extrémité. Lors d’une séance d’hypnose qui montre une jeune femme « capable » de revivre les souvenirs d’une vie antérieure, le personnage d’Amy Adams suggère à Quell que le corps humain « enregistre tout », y compris les âmes qui le traversent : le cinéaste enchaine alors avec un plan dans lequel des gens écoutent des enregistrements de Dodd récitant des théories rappelant l’éminence de sa connaissance. De la théorie à la pratique, PTA semble en avoir choisi la teneur quelque peu mensongère. Il est certain que le système qui régit The Master est celui, maintes fois étudié, qui régit le vrai et le faux, à l’image d’un jeu de rôles généralisé entre des personnages qui s’assemblent dans des objectifs fumeux (la guérison, la promesse de vies antérieures…) mais indissociable d’une certaine émotion, comme en témoignent les scènes mentionnées plus haut. Mais ce système de dissemblances repose toutefois sur de vraies ressemblances, dans la nature à la fois exposée (le rapport médecin/patient) et intime (une amitié semble s’être forgée) de cette relation. Cette mixture qui change de couleurs mais produit le même effet galvanisant provoque une répercussion des formes et donc une certaine tension entre les personnages, le même genre de tension qui permet de savoir, sans certitude, comment ils peuvent agir l’un pour l’autre ; en tant que poison pour se vider, ou que potion pour se remplir.



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